Lorsque rendre service devient une maladie

Qu’est-ce que servir ?Chevalier-st-Lazare-3

Servir consiste à se mettre au service d’une cause, à la défendre et à la promouvoir du mieux que je puisse faire, puisque j’y crois. Lorsque cette cause est alignée avec soi, elle offre la force de l’action pour la réalisation de grandes choses, et la réussite de ses objectifs, et en fin de compte, de sa vie !

Mais lorsque servir devient un automatisme de fonctionnement social et professionnel, lorsque servir est un atout et une défense, lorsque servir est un credo de vie et finalement, un outil, alors vous risquez la déviance : entrer dans des jeux de pouvoir et de manipulation, pour répondre à des besoins que vous n’admettez pas. Ce comportement est celui d’un homme immature dans le sens de l’archétype du Guerrier Enfant (« cf. King Warrior etc. ») et c’est un comportement très répandu dans notre société moderne. Aussi, je vous invite à vous interroger sur certaines des maximes du service et à considérer si elles résonnent étrangement en vous.

Être parfait pour mieux servir autrui

Lisez et relisez les phrases ci-dessous. Demandez-vous si elles vous parlent, si elles vous correspondent. Et si vous connaissez quelqu’un de proche qui semble s’astreindre à cette philosophie, soyez très prudent : ne lui (pro)jetez pas un diagnostic tout fait. Invitez-le plutôt, par des questions intelligente à se poser certaines de ces questions. Et indiquez-lui que vous avez aimez cet article et qu’il/elle pourrait le lire !

« Je dois toujours faire ce que les gens attendent de moi « 

Je cherche à déterminer ce que mes collègues, mon patron, mon époux/épouse, mes enfants, mes parents, et mes amis attendent de moi. Et je DOIS le faire, c’est mon devoir auquel je ne peux échapper. Je ne dois décevoir personne !

« Je dois prendre soin de tout le monde autour de moi, qu’on me demande de l’aide ou pas »

Je suis attentif à mon entourage, et je suis surtout attentif à l’aide que je pourrais apporter pour résoudre des problèmes. Je suis très à l’écoute des demandes non formulées, de façon à pouvoir les devancer. Je suis totalement et pleinement concentré sur le service que je peux rendre.

« Je ne dis jamais non ! »

Si d’aventure on me demande de l’aide, c’est une aubaine que je ne vais certainement pas refuser.

« Je suis gentil, je suis humble et je ne blesse personne »

Oui, je suis le good guy, je dis oui : j’accepte de rendre service, même lorsque cela va contre mon intérêt. Je tente de concilier tout le monde, et je supporte mal que d’autres soient en conflit. Je tente de les apaiser.

« Toujours heureux et positif, je n’ennuie pas les autres avec mes problèmes et mes besoins »

Je dois toujours être heureux et je ne dois jamais montrer d’émotion négative. Faire plaisir est mon leitmotiv, alors je fais tout pour rendre les autres heureux. Mes misères et mes besoins me sont inconnus, ou au mieux il sont réprimés !

Quelque soit la loi qui me correspond, je reste une personne centrée sur l’autre, et je fais toujours passer l’autre avant moi. On dit de moi que je suis serviable, et je pousse le trait pour l’être parfaitement ! Altruiste à l’extrême je suis très gêné lorsque des intérêts divergents se présentent pour mon entourage. Je ne sais qui aider lorsque aider l’un dessert l’autre. Dans ces cas, si je ne peux choisir, je risque de « craquer » …

Mes récompenses

Je fais tout cela car j’attends en retour des « récompenses », qui sont les fruits bien mérités d’un labeur honnête. Ce que j’attends particulièrement :

Les autres DOIVENT m’aimer et m’apprécier parce que je fais tout ce qui est bon pour eux, et parce que je me donne beaucoup de mal pour les satisfaire …

 

Les autres DOIVENT être aimables et gentils avec moi car je les traite bien, ils ne PEUVENT pas me rejeter …

 

Personne ne DOIT être en colère contre moi, ou me blesser, ou m’abandonner, car je suis gentil avec chacun, et je fais en sorte d’éviter toute situation traumatisante …

Et à votre avis, comment vais-je me sentir, si après tout mes efforts, je n’ai pas ma récompense attendue ?

Si vous vous reconnaissez ?

Vous manipulez les autres pour répondre à vos besoins. Ne vous jugez pas trop durement, c’est ainsi que vous fonctionnez aujourd’hui, et en étant conscient de cela vous pouvez faire quelque chose. Commencez par de la bienveillance envers vous-mêmes, elle vous aidera à mieux développer votre acuité mentale.

Apprenez à être conscients de vos jeux, apprenez à les détecter et ROMPEZ les automatismes ! Une fois que vous prendrez facilement conscience de ces automatismes, vous constaterez que vous avez commencé à les évitez. C’est la bonne voie !

Tout l’enjeu du changement de comportement va porter sur la reconnaissance de vos vrais besoins. Vous devez apprendre à détecter vos besoins, puis ensuite vous apprendrez à les approuver, à les exprimer, et enfin à y répondre. Allez-y par petits pas !

Do something!


Bibliographie

Quelques titres à creuser sur les différents aspects soulevés dans cet article :

  • « Cessez d’être gentil soyez vrai ! » – Thomas d’Ansembourg  ; lien Amazon
  • « The Disease To Please: Curing the People-Pleasing Syndrome » – Harriet B. Braiker ; lien Amazon
  • « Le tueur de dragons au coeur lourd » – Marcia Grad Powers ; lien Amazon
  • « King, Warrior, Magician, Lover: Rediscovering the Archetypes of the Mature Masculine » –  Robert Moore, Douglas Gillette ; lien Amazon
  • « Déjouer les pièges de la manipulation et de la mauvaise foi  » — Pierre Agnese, Jérôme Lefeuvre, Steven Karpman ; lien Amazon

Si

Rudyard Kipling, écrivain britannique bien connu des enfants pour ses livres de la jungle et ses différents ouvrages pour la jeunesse, était très imprégné de l’Inde du XIXe siècle.

Il était également poète, et pour moi son oeuvre magistrale est « If », une oeuvre sur la masculinité, sur le fait d’être homme, oeuvre traduite par André Maurois en 1919. Cette traduction n’est pas littérale mais elle parle mieux aux francophones ! La voici :

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d’amour,
Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre,
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d’entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d’un mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère,
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur,
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n’être qu’un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tous jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire
Tu seras un homme, mon fils.

Rudyard Kipling & André Maurois